Agilité 3.0 – Le point de vue de la molécule

Le point de vue de la molécule

Apports théoriques

Big History Project

Le Big History Project est une tentative de rendre accessible à tous, et en particulier aux enfants, l’histoire de l’univers raconté par des chercheurs et autres scientifiques de renom. Il est question de vulgariser les aspects scientifiques pour rendre compréhensible au plus grand nombre les 13,8 milliards d’années qui nous séparent du big bang. L’histoire, comme souvent dans les pièces de théâtre ou les meilleurs romans, est découpée en chapitres. Chacun de ces chapitres est largement documenté et commenté à travers des vidéos d’experts. On voyage ainsi dans le temps et dans l’espace. Passionnant. Ce qui marque l’agiliste que j’apprends à devenir, c’est le fait que les étapes retenues, les chapitres qui se déroulent, sont articulés autour de seuils. Chaque nouveau chapitre correspond à l’atteinte d’un nouveau seuil. Et la mesure retenue est la complexité. Ça tombe bien, j’adore la complexité.

La complexité

Il convient de préciser ce que les scientifiques appellent complexité. Complexe, dans le langage commun équivaut à compliqué, difficile à faire. Les scientifiques désignent par complexe, un enchevêtrement d’entrelacements. Est complexe un ensemble d’éléments “tissés” ensemble. Pensez aux amis des amis de vos amis sur Facebook ou autre application sociale et essayez de représenter visuellement ce réseau dense qui inclurait les amis des amis de vos amis, les amis de vos amis, vos amis et vous-même. Ajoutez les liens entre toutes ces personnes et vous obtenez un ensemble complexe, fortement lié et fortement mouvant.

Retour vers le Big History Project

Le Big History Project nous invite donc à un voyage marqué par des seuils d’accroissement de complexité. Et pour définir chacun des seuils, ces scientifiques remarquent la présence, à un moment donné, de certains ingrédients et de certaines conditions (appelées « Goldilocks conditions », conditions de la boucle d’or). Comme dans un livre de recettes, on prend des ingrédients que l’on place dans une certaine condition (pâte à pizza, olives, anchois, jambon et tout ce qui traîne dans votre réfrigérateur, le tout 8 minutes au four à 200 degrés) et on obtient un nouveau niveau de complexité. L’histoire commence par le Big Bang.

De façon assez certaine, on ne sait pas reculer plus loin que le Big Bang qui a eu lieu, il y a 13,8 milliards d’années. Les ingrédients présents juste avant, ainsi que les conditions, ne peuvent être que spéculées. La seule chose “observable”, c’est un premier niveau de complexité à travers la formation de l’univers. Apparaissent les notions de temps et d’espace, différentes formes d’énergies, comme la gravité, l’électromagnétisme et différentes formes de matières, comme les quarks et les électrons. C’est la naissance de la physique telle que nous la définissons à ce jour. La complexité réside dans les interactions (liées aux énergies) entre les différentes particules de matières. A ce stade, la complexité est relativement faible car, autant les éléments sont nombreux et donc les interactions importantes, autant les mécanismes sont relativement pauvres. Je dis relativement car c’est notre connaissance actuelle des phénomènes en jeu qui nous donne cette illusion. Nous passons peut-être à côté de phénomènes déjà bien plus complexes mais notre vision, en l’état, nous interdit de les percevoir. Ce niveau de complexité faible est aussi à comprendre en comparaison des seuils suivants qui proposeront de plus en plus de complexité.

L’étape suivante est la naissance des étoiles (et autres structures semblables). Les ingrédients présents sont l’hydrogène, l’hélium et la gravité. Deux conditions notables vont nous amener vers un nouveau seuil de complexité. Tout d’abord, une infime variation dans la densité de la matière va impacter la gravité qui va amener la matière à se réunir au sein de nuages de plus en plus denses. Cette densité croissante va favoriser l’accroissement de la température. Ce qui nous conduit à la deuxième condition, l’apparition de températures supérieures à 10 millions de degrés Celsius. A ces températures, les protons fusionnent et libèrent des quantités énormes d’énergie (oui, oui comme dans une centrale nucléaire). Apparaissent ainsi des hotspots, des endroits dans l’univers où se concentrent assez d’énergie et de matière pour créer des structures, telles que des étoiles, puis, par le jeu de gravité, des galaxies d’étoiles. Les plus spécialistes et /ou curieux noteront aussi la formation de clusters et superclusters.

Au cœur de ces étoiles va naître la chimie. Les étoiles vieillissantes, mourantes, dans des conditions de températures extrêmement élevées, vont produire, comme dans une forge, 92 éléments (oui, oui ceux du tableau périodique). L’explosion des étoiles, si vous me passez cette simplification, intervenant quand elles n’ont plus de matière à consumer, va répandre ce nouveau matériel. Cette propagation va permettre la naissance dans d’autres étoiles de toujours plus d’éléments.

Ces nouveaux éléments chimiques, regroupés en nuages de plus en plus variés, formant de nouvelles étoiles, vont, sous les effets de gravité, d’accrétion et de collisions aléatoires finirent par créer de nouveaux corps astronomiques plus riches que les étoiles. C’est un nouveau seuil de complexité qui est atteint avec la formation de planètes, planètes naines, comètes et astéroïdes, toutes regroupées au sein d’un ensemble plus complexe encore qui est le système solaire.

Le seuil suivant est peut-être le plus passionnant, en tout cas selon moi. C’est le premier niveau qui va nous permettre de mieux comprendre comment nous fonctionnons. C’est l’apparition de la vie sur Terre. Et peut-être ailleurs, mais à vrai dire, on n’en sait rien donc gardons le focus sur ce que nous croyons savoir avec le plus de certitudes. Ce regroupement de composants chimiques, toujours de plus en plus complexes, nous amène à la formation de super molécules, en particulier l’ADN et l’ARN. Soumis à des conditions de “juste assez d’énergie” pour avoir à la fois de la stabilité et de la diversité dans les réactions chimiques, le tout agissant dans l’eau, liquide favorisant la combinaison et recombinaison d’atomes et de molécules, de nouveaux organismes (vivants !) vont apparaître. On peut leur attribuer 4 caractéristiques principales :

  • Métabolisme : ils se maintiennent et se nourrissent eux-mêmes,
  • Homéostasie : ils s’adaptent aux changements qui surviennent autour d’eux,
  • Reproduction : ils se copient eux-mêmes,
  • Adaptation : ils gagnent de nouvelles caractéristiques au fil du temps.

Le vivant va ainsi progresser, continuer à se complexifier, jusqu’à nous conduire à un nouveau seuil notable : les premiers humains. Ceux-ci sont dotés de deux ingrédients très puissants : des cerveaux puissants (parce que extrêmement complexes, on y reviendra dans le chapitre consacré au cerveau) et un langage suffisamment précis, polyvalent, permettant l’usage de symboles. Ces deux ingrédients vont permettre de plus nombreuses interactions entre individus mais aussi entre communautés permettant le transfert et le stockage de l’information. C’est la naissance d’Homo sapiens qui utilise l’apprentissage collectif pour se connecter avec les autres de nouvelles façons, qui s’adapte à son environnement de son vivant sans avoir besoin de changer génétiquement et qui transmet l’information de générations en générations.

Le temps est venu de voir apparaître l’agriculture et la civilisation. Les communautés se densifient, le savoir sur l’environnement est accumulé à travers l’apprentissage collectif sur plusieurs générations. Le climat se réchauffe après la dernière période glaciaire, ce qui permet la prolifération de plantes et d’animaux dans beaucoup de régions. D’un autre côté, la compétition devient accrue pour profiter de ces ressources. L’homme est ainsi amené à envisager la domestication des plantes et des animaux pour augmenter l’accès à la nourriture et donc aux sources d’énergie. Il se sédentarise, forme de villages, qui deviennent cités, qui forment des civilisations agraires. Sont ainsi générées de nouveaux systèmes sociaux et des infrastructures complexes. Sont favorisées l’accélération rapide de l’apprentissage collectif et l’innovation.

Arrive la révolution moderne, celle de l’expansion, de l’interconnexion et d’une accélération devenue à la fois fulgurante et exponentielle dans sa croissance. Les réseaux sont devenus mondiaux, l’information stockée et disponible est immense. De nouvelles sources d’énergie soutiennent cette expansion. Le climat est à la globalisation, à la promotion du commerce planétaire (et donc des échanges) et à l’accélération de l’innovation. Une société humaine globalement connectée est née. Un meilleur contrôle global des ressources s’organise, la population croît rapidement. De plus en plus de personnes, de plus en plus connectées entre elles.

Le seuil suivant appartient à un futur probablement proche. Car ce projet nous apprend que l’accroissement de complexité s’accélère. Il aura fallu pratiquement 10 milliards d’années pour arriver au seuil de l’apparition de la vie. Puis, pratiquement 1 milliard d’années pour arriver à l’ère de l’apprentissage collectif. puis seulement quelques dizaines de milliers d’années pour arriver à l’agriculture. Quelques milliers d’années seulement après la révolution moderne est en place. Nous pourrions donc connaître très rapidement un nouveau seuil de complexité, apportant une nouvelle étape aussi importante que celles décrites ci-avant.

The self-organizing universe

Erich Jantsch définit les relations entre infiniment petit, infiniment grand et infiniment complexe, le tout à travers le temps et l’espace. Pour imager, je parlerai d’un ping pong continu entre infiniment petit et infiniment grand au fil du temps. Sans livrer toute l’histoire, entr’aperçue à travers le Big History Project ci-dessus, j’illustre avec quelques exemples. Les atomes légers présents dans les galaxies originelles ont rendu possibles la formation d’étoiles. Elles ont rendu possibles à leur tour les atomes lourds qui ont rendus possible les planètes, etc. etc. L’infiniment grand rend possible l’infiniment petit et inversement. Les deux sont fortement liés. Au fil du temps, la complexité croît au sein et entre les éléments ainsi constitués les uns par les autres. J’attire votre attention sur le fait, très important, que de ce point de vue, la complexité est une opportunité de mettre en œuvre des éléments capables de mieux appréhender les éléments moins complexes. Un cerveau humain sera ainsi capable de comprendre le fonctionnement d’une molécule, d’un gène alors qu’un atome ne sera sans doute jamais capable de comprendre la complexité de la pensée humaine. Quel dommage, les atomes n’ont pas accès à la poésie.

Darwin et la diversité

Nos manuels scolaires évoquent très largement Darwin et sa célèbre théorie de l’évolution. Pour rappel, les espèces évoluent en fonction des contraintes de leur environnement et seules celles qui présentent des caractéristiques adaptées survivent. Très bien. Mais cette théorie a besoin d’être mieux exposée car, en l’état, cela voudrait dire que l’on part d’un panel d’individus et qu’au fil des évolutions, on va observer de moins en moins d’espèces. Seules survivront celles qui ont su s’adapter à toutes les différentes contraintes. Hors, la diversité est un phénomène aussi important que la sélection naturelle. Bien sûr, c’est inclus dans cette théorie mais pas autant mis en avant que ce mécanisme de sélection naturelle. C’est bien la diversité et l’apport de nouvelles caractéristiques au fil du temps qui permet la survie globale, la continuité de transmission des caractéristiques de la vie. Cette diversité apparaît, principalement à travers deux mécanismes. Le premier est l’erreur de réplication du matériel génétique. Le second est l’apprentissage durant son vivant. Les deux éléments, de la même façon qu’avec l’infiniment grand et l’infiniment petit, co évoluent et ont un impact l’un sur l’autre. La modification du matériel génétique affecte l’apprentissage tout comme l’apprentissage modifie le matériel génétique. Le terme d’apprentissage utilisé ici évoque bien plus que le côté scolaire ou les formations. Il inclut tous les apprentissages conscients ou inconscients. Il évoque toutes les interactions avec l’environnement qui affectent le vivant.

Clarification des concepts : ce que nous avons appris et ce que nous en déduisons

1.      L’univers est un ensemble complexe

2.      Nous assistons à une accélération d’accroissement de la complexité

3.      Du chaos naît l’ordre, l’équilibre

4.      La complexité (et tous ces constituants) est au cœur du vivant

5.      Les caractéristiques nouvelles permettant l’évolution sont émergentes

6.      Le futur est incertain, imprévisible

7.      L’apprentissage collectif est un levier fondamental pour mieux appréhender la complexité

8.      Les communautés sont des unités supérieures de traitement de la complexité, plus encore lorsqu’elles sont en lien avec d’autres communautés pour mieux appréhender une complexité plus forte

9.      Les communautés se sont constituées avant les civilisations. Il semble difficile de créer une civilisation sans création préalable de communautés. Autant les civilisations vont être capables de résoudre des problématiques plus complexes, autant elles s’appuient sur la mise en œuvre par leurs communautés de piliers moins complexes mais fondamentaux.

10.  L’erreur est un mécanisme naturel d’évolution et d’adaptation permettant de révéler de nouvelles caractéristiques.

11.  La diversité est un autre mécanisme naturel d’évolution et d’adaptation permettant d’ajouter de nouvelles caractéristiques à un ensemble.

12.  La complexité est présente partout, à tous les niveaux, même si elle n’est pas toujours visible.

Mise en pratique

1.      Envisager et promouvoir l’entreprise au cœur de la complexité

Les sciences de la complexité sont récentes et très peu diffusées, aussi bien à l’école, dans les familles, au sein des entreprises. Nos sociétés, équipes, sont bâties sur des principes cartésiennes ou newtoniennes qui nous amènent à penser le monde comme un ensemble de briques Lego que l’on peut assembler, grouper, dissocier et, bien sûr, le tout à notre guise. On retrouve partout cette logique. A l’école, on enseigne d’un côté les mathématiques, d’un autre le français, encore ailleurs la géographie, plus loin la physique. En entreprise, les RH partagent un service au sein duquel n’évoluent aucune personne du marketing ou de la production. Chacun chez soi. Les scientifiques eux-mêmes se spécialisent et collaborent entre spécialistes pour mieux maîtriser leur savoir. Tout cela n’est pas mauvais en soi et a permis de très belles évolutions, découvertes et avancées. Le problème c’est la non prise en compte des relations avec l’extérieur. Un cardiologue aurait pourtant probablement besoin d’un neurologue et pourquoi pas d’un anesthésiste pour appréhender certains troubles apparemment localisés au niveau du cœur.

Face à l’enjeu important et les défis que proposent cette complexité, il nous faut sensibiliser, faire comprendre ce qu’est la complexité, qui est sans doute le pourquoi de beaucoup de difficultés. Il faut apprendre et apprendre à apprendre la pensée complexe.

Les premiers pas : proposez des conférences et/ou ateliers sur le thème de la complexité dans votre organisation, diffusez des vidéos sur le sujet (pensez à TED.com qui propose cette thématique), diffusez et partagez les travaux (livres, vidéos) d’Edgar Morin

2.      Réinventer des stratégies de survie afin d’accompagner l’accroissement de complexité et son évolution rapide

Vous avez été convaincu par ce texte ou par tout autre livre traitant de complexité et avez changé la méthode de travail dans votre entreprise. Vous avez sollicité des experts pour comprendre la complexité actuelle et ils vous ont accompagné pour mettre en œuvre de nouvelles méthodes et procédures. Votre entreprise va mieux, est mieux intégrée dans cette complexité enfin dévoilée. Les équipes vont mieux aussi, les indicateurs sont au vert. Et puis, patatra (expression qui trahit l’âge de l’auteur), les choses deviennent à nouveau difficiles. Pourtant, vous avez mieux intégré la complexité, alors où est le problème ? Le problème avec cette complexité galopante, c’est que la solution d’un jour, celle qui répond à un certain niveau de complexité est vite confrontée à une complexité autre. Le principe évoqué (celui de ping pong entre infiniment grand et infiniment petit) nous apprend aussi que la mise en œuvre de votre nouvelle façon de travailler va impacter l’environnement et donc sa complexité, rendant votre méthode inadaptée à ce nouvel ensemble. L’enjeu n’est plus de trouver la bonne méthode de travail, l’enjeu est de trouver la bonne façon de faire évoluer sa façon de travailler dans un environnement tout le temps changeant, ne serait-ce que parce que vous cherchez à évoluer pour mieux l’adresser.

Il ne convient plus de trouver le bon expert et la bonne méthode. Il convient d’élaborer des cadres d’apprentissage facilitant l’adaptation par les équipes de leur propre façon de travailler, visant pour chacune d’entre elles une adaptation de leur méthode propre au plus près de leurs besoins du moment et en prise avec leur complexité spécifique.

C’est ainsi qu’il convient de percevoir Scrum par exemple, non pas comme une méthode mais bien comme un cadre permettant l’appropriation et l’évolution de la méthode de travail de l’équipe, par elle-même et pour elle-même. La rétrospective est la cérémonie permettant cet espace de réflexion afin de faire évoluer la méthode en fonction de l’évolution et des contraintes liés à la complexité. En tant que coach agile, je n’apporte pas une méthode de travail, j’apporte un cadre dans lequel les équipes vont apprendre à s’adapter. La méthode, c’est l’équipe qui va la découvrir et la faire évoluer au fil des rétrospectives.

Les premiers pas : faites vous accompagner pour la mise en œuvre de cadre d’apprentissage (et surtout pas de méthodes) au niveau des projets mais (surtout) aussi au niveau du pilotage des activités.

3.      Promouvoir le chaos

Du chaos infernal de la fonderie que constitue le chaos des étoiles sont nés les atomes lourds. Puis dans l’explosion et le fracas des poussières d’étoiles (pardonnez moi encore la vulgarisation), se sont assemblées des molécules, toujours plus complexes, pour aboutir à des éléments aussi “parfaits” (d’un certain point de vue) qu’un oeuf, un bébé ou un cerveau humain. Le chaos pourtant devrait se répandre (deuxième principe de thermodynamique) mais en fait ce chaos crée de la diversité qui permet l’émergence d’éléments “parfaits”. Un système parfaitement contrôlé ne permet pas l’innovation. Le chaos doit s’inviter à votre table. L’enjeu est tout de même qu’il ne dévore pas tous les convives. Un exemple concret d’invitation au chaos. En tant que coach agile, je me promène tout le temps avec une grande valise dans mon coffre remplie de feuilles, marqueurs, scotch de peintre, patafix, post it, mais aussi cartes, dés à jouer, ciseaux, legos, cartes du jeu Dixit, etc. Le tout est parfaitement en vrac dans cette grande valise. Pas toujours pratique lorsque j’interviens et que je veux utiliser un accessoire lors d’une sensibilisation par exemple mais ce chaos m’encourage en permanence à envisager de nouvelles solutions. Je cherche des cartes pour dérouler un atelier que je connais. Je tombe sur des dés ? Et si, j’essayais l’atelier avec des dés en le modifiant et donc en me forçant à m’adapter à ce nouveau format mais surtout à un environnement précis, à un moment précis.

Les premiers pas : utilisez des post-it pour définir les actions à réaliser, pour afficher les objectifs plutôt que de formaliser dans un processus hermétique au changement. Introduisez de l’aléatoire dans vos processus de travail

4.      Envisager et promouvoir l’entreprise comme un système vivant

La prise de conscience de la complexité est un premier chemin important. Important dans le sens quantitatif mais aussi dans le sens qui apporte une nouvelle valeur, de nouvelles perspectives. L’étape suivante consiste à voir l’entreprise comme un système vivant constitué d’équipes elles aussi vivantes. Considérer qu’une équipe est un écosystème vivant, interagissant avec son environnement. Et donc, envisager les équipes comme dotées des 4 caractéristiques du vivant : métabolisme, homéostasie, reproduction et adaptation.

Métabolisme : les équipes se maintiennent et se nourrissent eux-mêmes. Envisagez l’auto constitution des membres des équipes plutôt qu’un manager qui constitue son équipe. Je ne parle pas d’auto gestion où les équipes font ce qu’elles veulent. Je parle du choix donné aux équipiers de travailler avec telles personnes plutôt que telles autres. Le manager va se baser sur les compétences perçues et l’adéquation supposée entre les personnes pour former un tout. Déléguer le recrutement aux équipes permet de challenger les compétences réellement mises en œuvre et l’adéquation n’est plus supposée mais testée directement entre les protagonistes.

Homéostasie : ils s’adaptent aux changements qui surviennent autour d’eux. En effet, et pour peu que vous les autorisiez à le faire, ils vont naturellement s’adapter à leur environnement changeant. Même dans un milieu contraint, l’adaptation est une condition sine qua none de réussite. Donc plutôt que de les former à vos méthodes, apprenez-leur à apprendre par eux même quelle méthode est la plus adaptée à leur contexte.

Reproduction : ils se copient eux-mêmes. Nous ne sommes pas ici dans une invitation à la luxure bien entendu. Mais bien à la capacité naturelle qu’a une équipe à apprendre des expériences d’autres équipes. Donc, en plus de permettre l’apprentissage au sein de l’équipe, vous devez construire des environnements permettant le partage des enseignements. Pas forcément pour dupliquer les apprentissages (parfois ça fonctionnera mais pas toujours) mais pour enrichir les futures phases d’apprentissage.

Adaptation : ils gagnent de nouvelles caractéristiques au fil du temps. Phrase très riche en enseignement. L’adaptation ne passe pas par une maîtrise des compétences acquises mais par l’ajout de nouveautés. Monter la meilleure équipe pour moi consiste donc à faire se rencontrer des profils qui ont envie d’apprendre ensemble. Et ils seront, sans l’ombre d’un doute, plus efficaces dans le temps que les meilleurs experts du moment. Je n’ai rien contre les experts et je suppose qu’il en faut. Mais cette notion d’expertise résiste mal à la complexité, au besoin de connaître aussi en dehors de son domaine d’expertise, à l’hyper spécialisation qui demande de plus en plus d’années d’apprentissage alors que le sujet étudié n’est parfois plus d’actualité. Combien d’étudiants actuellement sont inscrits dans des études longues et ne pratiqueront jamais parce que leur expertise sera obsolète le temps de terminer leurs études (sans doute seront-ils remplacés par un robot ou un algorithme) ?

Les premiers pas : rendez visible les projets à réaliser avec les règles du jeu permettant de constituer les équipes et laissez les personnes constituer collectivement les effectifs, faites-vous accompagner pour mettre en œuvre des cadres apprenants afin que les équipes apprennent à apprendre, créez des moments d’échange et de partage (bonnes pratiques, retours d’expérience, etc.), organisez des rallyes (des équipes vont voir travailler d’autres équipes), faites la promotion de pratiques innovantes

5.      Encourager l’émergence de nouvelles caractéristiques

S’adapter, c’est donc acquérir de nouvelles caractéristiques au fil du temps. Il convient donc de mettre en œuvre un cadre permettant l’émergence de nouvelles pratiques. Cela inclut une notion d’expérimentation. On ne peut prévoir quelle sera la bonne caractéristique à mettre en œuvre mais on peut essayer. Face au rythme galopant d’accroissement de la complexité, il nous faut évoluer sans cesse avec des outils et pratiques “en test”, provisoires, en attente d’améliorations ou de l’émergence d’une autre solution plus adaptée. Pour faciliter l’expérimentation, je recommande d’organiser des journées de découverte. Journées durant laquelle, les équipes sont libres de tester de nouvelles solutions, idées, partenariats, que sais-je encore. Je préconise également de laisser le choix des outils à ceux qui font. Je comprends les économies d’échelle et les bénéfices de l’industrialisation, mais dans un village, si tout le monde se voit doter uniquement d’un marteau, le charpentier va se débrouiller, l’infirmière beaucoup moins. Et c’est pour le client final que ça va être le plus douloureux.

Les premiers pas : organisez des projets courts (1 journée peut parfois suffire) permettant d’innover, laissez les équipes choisir leurs outils

6.      Encourager l’adaptation au changement et l’expérimentation plutôt que la prévisibilité et l’expertise

Le changement permanent est une caractéristique du complexe. Bon nombre d’entreprises naviguent d’une organisation à une autre, avec plus ou moins de gestion du changement, laissant sur le carreau bon nombre de salariés, créant de l’insatisfaction, de la démotivation. Le temps nécessaire à déployer et à conduire le changement, cette nouvelle organisation est déjà dépassée. Il convient d’accepter que le changement est permanent et que l’organisation mise en œuvre par le management ne doit pas dire aux équipes quoi faire mais comment ils vont apprendre par eux même ce qui doit être fait. Le manager devient un facilitateur, simplifiant l’adaptation permanente de l’équipe à son contexte plutôt qu’un contrôleur, cherchant une maîtrise, forcément illusoire dans un environnement complexe.

Les premiers pas : abandonnez l’illusion de la maîtrise, découpez vos projets en potentiels petits pas, organisez le portefeuille projets autour de ces petits pas et financez ceux qui apportent le plus de valeur au moment présent (valeur ne signifiant pas forcément argent, il peut être de grande valeur de tester une idée sur un prototype)

7.      Utiliser l’apprentissage collectif comme levier pour mieux appréhender la complexité

Un cerveau c’est bien. C’est très complexe (des milliards de neurones connectées) et cela permet d’appréhender un bon nombre de situations. Mais, si les humains avaient limité leurs recherches à des réflexions individuelles, nous ne serions sans doute jamais aller aussi loin dans un grand nombre de domaines. Nos réflexes cartésiens nous incitent à confier aux experts leurs domaines d’expertises et souvent, les projets réunissent des experts qui vont coordonner leurs travaux plutôt que partager une réflexion globale. Puisque nous voyons désormais le monde dans sa complexité, nous prenons acte que les décisions des uns peuvent impacter les autres. Les réflexions, décisions, actions doivent être communes, ou tout du moins portées par plusieurs, non seulement plusieurs personnes mais plusieurs spécialités, sensibilités.

Les premiers pas : rendez collective à l’ensemble des acteurs d’un projet la définition du besoin, ceux qui assuraient ce rôle deviennent des facilitateurs à la réalisation de cette expression de besoin, partagez quotidiennement l’avancée des travaux et les obstacles rencontrés avec l’ensemble des acteurs du projet afin de redéfinir « à chaud » les plans initiaux, ne permettre à personne de décider seul, faites travailler les équipes en mode projet

8.      Encourager la constitution de communauté, unité supérieure de traitement de la complexité, en lien avec d’autres communautés pour mieux appréhender encore une complexité plus forte

Au-delà du mode projet, qu’il convient désormais de faire en regroupant l’ensemble des acteurs et/ou spécialités afin de les faire réfléchir, partager et travailler dans un même temps, il est souhaitable de créer un cadre permettant l’émergence de communauté. Celles-ci sont constituées librement, au sein d’un projet, en transversal, cross projets, bref, toutes les configurations sont possibles, et même souhaitables. Ces liens créés permettent d’étendre le réseau et par la même occasion de générer de la complexité. Vous avez compris le but, plus de complexité permettant d’appréhender des situations plus complexes.

Les premiers pas : créez des espaces favorisant l’échange, réels (salle(s) dédiée(s)) et/ou virtuels (réseau social d’entreprise ex : Yammer, outil de communication d’équipe ex : Slack)

9.      Créer des communautés plutôt que rêver une culture d’entreprise

Bon nombre d’entreprises tente de bâtir une culture d’entreprise. Hors, de mon point de vue, une culture est une photo. Manger du pain fait partie de la culture française, manger des galettes de maïs de la culture mexicaine. La culture c’est le constat. On peut influencer ou tenter d’influencer une culture d’entreprise mais on ne peut pas la décréter. De mon point de vue, l’entreprise doit reconnaître, permettre et même encourager l’expression de la culture réelle de l’entreprise en favorisant les activités professionnelles et non-professionnelles dans l’entreprise elle-même ou en périphérie. Faciliter le partage de pratiques, la pratique sportive, de jeux vidéo, de jeux de société, d’ateliers de partage de lecture, etc. L’objectif n’est pas de décréter, par exemple, que la société impose le jeu vidéo pour se donner une image de gamers. L’objectif est de favoriser la création de communautés et donc de liens qui permettront une meilleure appréhension de la complexité.

Les premiers pas : donnez le choix des activités de cohésion, favorisez le financement d’activités désirées (même si en sous-groupe) plutôt que d’activités subies

10.  Encourager l’erreur (sauf celles qui sont fatales)

L’expérimentation inclut l’échec, l’erreur. On n’expérimente pas si on ne peut pas se tromper. De même, on ne peut pas responsabiliser les équipes si l’erreur est interdite. Sinon, comment les engager durablement ? Comment s’impliquer si on se fait taper sur les doigts à la première sortie de piste. L’accroissement exponentiel de complexité nous impose plus encore de prendre des risques, de tenter car les scénarios seront de moins en moins lisibles, prévisibles.

D’un autre côté, il ne faut pas permettre la prise de risque trop importante. Et c’est toujours pour la même raison : permettre l’engagement futur. Si une erreur peut être une occasion d’apprendre et de mieux s’adapter, une erreur trop importante pourrait être mal vécue (même si elle est autorisée) et briser l’engagement de l’équipe. Il convient de rendre visible les prises de risque, de rendre les boucles d’apprentissage et donc les itérations suffisamment courtes pour éviter la survenue d’erreurs pouvant se révéler fatales.

Les premiers pas : rendez visible les obstacles rencontrées par les équipes (les équipes affichent leurs propres difficultés) et travaillez à les résoudre plutôt qu’à les dénoncer

11.  Mettre en œuvre la diversité

Tout comme l’erreur, la diversité est directement liée à la survie. L’adaptation étant lié à la survenue de nouvelles capacités au fil du temps, il convient de s’enrichir d’une diversité forte afin de se doter de capacités variées. La diversité est multiple, diversité d’origine, de compétences, d’âge, de sexe, de caractères, de passions, etc. Autant de points de vue différents sur cette toile de la complexité. Autant de points d’accroche potentiels pour étendre ce réseau.

Les premiers pas : sensibilisez les recruteurs et les managers à la diversité

12.  Ne pas perdre de vue la complexité

Vous devez demander un service simple à quelqu’un qui lui prendra 30 secondes. Le refus est pourtant cinglant. Hypothèse 1, cette personne n’est vraiment pas collaborative. Hypothèse 2, la complexité est un sujet bien plus important que ce que vous imaginiez jusque-là.

Essayez de visualiser la complexité. Essayer de lier (virtuellement sinon vous allez avoir des problèmes) la personne sollicitée à toutes les personnes qui forment son réseau social (sa famille, ses amis, ses fréquentations). Imaginez des liens de toutes ces personnes vers les lieux qu’ils fréquentent, leur mode d’éducation reçue, leur travail, leurs passions, les membres de leur famille, leurs amis, leurs ambitions, leurs valeurs. Vous obtenez un réseau incroyablement dense. Je mets en hypothèse que ces liens cachés rendent peut-être impossible le petit pas que vous demandez à ce possible malotru. Et puisque vous ne pouvez pas visualiser ces liens, la question serait peut-être « comment je peux t’aider à me rendre ce service ? ». Le principe est de l’aider à faire évoluer certains liens pour lui permettre de faire ce petit pas.

Les premiers pas : plutôt que de demander quelque chose à quelqu’un, demander lui comment vous pouvez l’aider à réaliser cette attente